HISTOIRE COURTE
 

 

finit de l'affoler. Le visage gonflé et rougi par l'adrénaline, sa raison céda, il se raidit et tira sur son furtif compagnon, en criant :

_Non ! Je ne suis pas fou ! Je ne suis pas fou ! Pourquoi personne ne m'a jamais compris ? C'est vous, les fous ! Je vais tous vous tuer, et je serai enfin tranquille ! Vous allez voir ! Je vais tous vous tuer !

Et dans un dernier râle, il tira à nouveau devant lui, sur...Lui. Et le double s'évanouit dans l'air pareil à un rêve qui se déchire au réveil.
Autour du jeune mortel à nouveau seul, le silence prit place, et même l'air sembla plus doux. Les bombardements avaient-ils cessés ? La bataille était finie ? Il chercha celui qu'il venait de fusiller. Mais personne. Juste le hangar ouvert et vide, et le terre trempée qu'il ne sentait plus sur sa peau. Un long moment, il observa les coins de la pénombre. La pluie s'était arrêtée. Mais les gouttes tombant des poutres, restes de l'ancien toit de fer, ne faisaient aucun bruit. Plus loin, le vent fit frissonner l'herbe calcinée. Pas de bruit. Il vit alors exploser un obus dans le ciel. En silence. Non, les troupes se battaient encore... Un instant après, un avion en flamme traversa les nuages. Une sorte de grosse étoile filante. Et toute aussi silencieuse. Il se passa la main sur le visage, et perçut le bruit du frottement de sa main moite sur sa joue. Il n'était donc pas devenu sourd. A ses gestes

 

 

montaient les faibles murmures du tissu de sa tunique qui se froissaient ou se tendaient.Le jeune mortel avait enfin trouvé la quiétude pour laquelle il avait fuit. Il retrouva la paix qu'il n'avait jamais approchée que quelques fois, contre le corps chaud et amoureux de sa fiancée. Mais ce parfum de tranquillité, il l'avait oublié, depuis le temps qu'il était séparé de sa vie, avant la guerre. Le destin de l'homme n'est-il donc uniquement fait que d'attente de ce qu'il regrette ? Puisque lorsqu'il est heureux, le bonheur le rend aveugle. Le jeune soldat se dit qu'il allait retenir cette leçon toute sa vie. Qu'il allait être un vecteur. Qui prend et qui rend du bonheur.

_Mais qui prend et rend du bonheur, lui demanda une voix suave ?

Il se retourne. La fée, légère et lumineuse le dominait un peu, de son vol silencieux. A son propre étonnement, il ne demanda pas qui elle était. Il répondit plutôt à la nouvelle fantasmagorie que lui présentait son esprit. Il se répéta qu'il n'était pas fou. Disons une personne à l'imagination puissante. ..

_Les gens qui savent ce que je viens d'apprendre. Eux peuvent aspirer et souffler autour de leur être leur bonheur.
_Mais qui sont ces gens ? Regarde tes pieds, jeune mortel.

 

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